Les
grandes caractéristiques des messages employés
Afin
de mettre en avant les éléments relatifs au positionnement des
associations sur le marché de la générosité, nous allons étudier
les messages et campagnes de communication des associations
à travers une grille de lecture réalisée par Pierre Bocchini
et que nous avons adaptée pour les besoins de cette étude.
La
définition d'un positionnement amène une façon de communiquer,
bien que ceci ne puisse pas être schématisé. La manière dont
les associations communiquent vers leurs donateurs est aussi
liée à leur histoire (base militante ou non), aux valeurs qu'elles
défendent (on imagine mal une association de défense des droits
de l'homme bafouant le droit à l 'image des victimes représentées),
ou à la structuration de leurs ressources financières (répartition
des fonds privés dans les ressources), etc. Nous verrons ainsi
quelques unes des caractéristiques relatives au positionnement
des associations parmi lesquelles :
1.
Le type d'actions menées par les associations
Trois
grands types de fléaux sont dénoncés lors des messages formulés
par les associations
La
maladie
|
La
faim, le sanitaire et le social
|
Un
mal socio-politique : la pauvreté, les mines, la
torture
|
De
part la nature de ces fléaux, il existe un clivage fort entre
deux types d'associations :
Les
organisations "antidote"
|
Les
organisations "solution"
|
Elles
sont engagées contre un mal qui attend de trouver sa solution
: l'ARC contre le cancer, Ensemble Contre le Sida, L'AFM
contre les maladies génétiques. |
Elles
luttent contre un mal éradiquable : Action Contre la Faim,
Raoul Follereau pour la lutte contre la lèpre, etc. |

2.
Une thématique récurrente : le combat à mener
Lorsque
l'on étudie les messages véhiculés par les associations dans
leurs campagnes de communication, on remarque que la plupart
d'entre elles communiquent sur la nécessité d'un combat à mener.
Ce thème, qui est l'essence même de l'existence des associations,
est une thématique récurrente, qui se décline sur 3 registres
clés :
a)
Le combat par la mobilisation collective ou individuelle
Cette
forme d'interpellation est utilisée dans un cadre d'action politique
en proposant de combattre les causes du problème. L'association
sensibilise ainsi le public sur la force et le pouvoir ponctuels
que peuvent constituer des personnes informées. Le slogan de
Médecins Du Monde " nous luttons contre toutes les maladies,
même l'injustice. " peut être placé dans cette catégorie puisqu'il
donne, au-delà du soin, une dimension politique ainsi qu'une
dimension d'engagement, à l'action de l'association.
|
Dans
cette campagne, Amnesty International appelle directement
le lecteur à s'engager, se mobiliser contre la torture.
On peut par ailleurs noter la force de l'apposition du mot
arme et de la matérialisation de celle-ci par un stylo.
De plus, le poing levé porte une dimension symbolique forte
: la révolution, la manifestation, la volonté de faire valoir
ses droits. |
b)
Le combat contre le temps qui passe et le fléau qui perdure
L'association
propose une mobilisation dans la durée, ce qui nécessite de
rappeler régulièrement l'urgence. Qu'il s'agisse d'une situation
précise ou d'une cause plus générale (la faim ou les mines anti-personnelles),
le temps est celui de l'urgence, laquelle s'exprime à travers
des énoncés types qui insistent sur les conséquences meurtrières
du temps qui passe et sur le pouvoir réparateur des dons d'argent.
L'urgence est directement liée à l'argent. L'argent vient à
bout du temps.
Les
questions de l'espace et de l'éloignement sont absentes puisque
les solutions proposées se résument à la vitesse et à l'argent
qui est réduit soit aux sommes dérisoires demandées (15€ ou
100F avec Action Contre la Faim lors de la campagne autour de
Leïla - sur laquelle nous reviendrons plus tard ; 1F par jour
puis 1€ par semaine avec Médecins Sans Frontières), soit à la
facilité de la démarche financière.
c)
Le combat pour une victoire accessible
Lors
d'un combat, l'accent est mis sur la victoire, le " mieux "
qui arrive à l'issue du combat. Dans la communication humanitaire,
il en va de même : il faut montrer ce contre quoi il faut lutter,
mais aussi ce pour quoi il faut lutter. Il faut un message d'espoir
suite au dénoncement de la misère : il faut proposer de rééquilibrer
les émotions du donateur potentiel.
Quand
Action Contre la Faim communique, dans le dossier de presse
de sa deuxième campagne, avec des mots tels que " La faim peut
et doit être vaincue. Or, ce combat est à la portée de tous.
", la notion d'accessibilité de la victoire est mise en avant.

3.
La tonalité et le style du discours
La
tonalité du discours révèle une volonté de distanciation (en
proposant un filtre) ou, au contraire, de proximité entre le
donateur et la victime par l'intermédiaire de l'association.
On peut classer ces tonalités en trois catégories : la tonalité
directe, sobre ou suggestive. Selon la tonalité choisie, l'association
amène des types de dons différents : la tonalité ostentatoire
amènerait un don émotif ou magique, la tonalité sobre un don
plaisir ou un don rationnel, et la tonalité suggestive un don
militant ou un don plaisir.
a)
La tonalité directe
Elle
appelle le donateur à ouvrir les yeux Celle-ci est basée sur
la violence et l'immédiateté de la mise en contact du donateur
potentiel avec la victime et le fléau : le problème est alors
montré dans toute sa crudité. La situation est résumée en une
image ou une formule simple et violente. Le message culpabilise
directement ou indirectement le récipiendaire (cf Handicap International
envoyant un mailing accompagné d'une petite béquille en bois).
Ce
style, emprunté à l'information journalistique, légitime l'outrance
visuelle et produit un effet de réalité et d'objectivité (apparente
absence de mise en scène et de parti pris). L'ostentation de
la victime et de sa souffrance cherche à provoquer une réaction
chez le récipiendaire du message : un don émotif ou magique.
Exemple : Raoul Follereau, Action Contre la Faim.
|
|
Ci-contre,
la campagne lancée en 2000 par Action Contre la Faim montre
des victimes aux corps décharnés et aux visages émaciés.
Cette campagne illustre la détresse et la solitude des populations
victimes de la faim. Ici, une femme ne pouvant plus nourrir
son enfant, là, un homme seul, privé de tout moyen de subsistance.
A ces photos utilisées afin de " montrer " une certaine
réalité aux lecteurs, nous ne trouvons aucune explication
quant au contexte dans lequel elles ont été prises.(excepté
sur le site Internet où il est précisé que ces photos ont
été prises avec beaucoup de sensibilité et de respect par
Eric Bouvet, au Soudan), Le fond noir tend à accentuer le
caractère dramatique de la situation. Seuls le logo et la
signature d'Action Contre la Faim (deuxième image) sont
en couleur, comme si l'intervention de l'association était
la solution (un point de couleur) à cette extrême détresse
(renforcée par l'effet noir et blanc). |
b)
La tonalité sobre / réaliste
A
l'opposé du premier modèle, la tonalité joue sur la puissance
de l'absence, évoquant de manière indirecte la réalité du drame
et de la victime. Cette communication sobre tend à se développer
car le public est saturé d'images et d'informations. La sobriété
instaure une garantie de sérieux et véhicule une image de pudeur
(contraire à la surmédiatisation). Le donateur potentiel ne
se sent pas manipulé, ce qui n'est pas pour autant le cas. Cette
tonalité tente de susciter des dons plaisirs ou rationnels.
La notion de culpabilité s'efface alors au profit de la responsabilité.
Différentes
formes d'expression sont utilisées : texte sur fond noir, sans
images, face-à-face sous forme de récit intimiste, style métaphorique
faisant passer un message difficile en empruntant un autre contexte
pour l'évoquer Exemple : la
campagne de Solidarités, hiver 2002.
Médecins
du Monde a lancé, fin 1999, une campagne d'information dont
l'objectif est de sensibiliser le grand public à la vocation
de Médecins du Monde qui est de soigner, mais aussi d'aller
au-delà du soin, c'est-à-dire témoigner des situations inacceptables
(dénoncer, interpeller, faire pression pour que "ça change",
proposer des solutions et agir)
|
|
|
|
Ci-contre,
4 des affiches de la campagne institutionnelle de Médecins
Du Monde.
|
c)
La tonalité suggestive / allusive
Entre
les deux extrêmes, se situe un style plus sobre, la vie telle
qu'elle est vécue. Cette forme vise à refléter une réalité quotidienne
sans choquer et en usant de l'ellipse, du symbole, ou en refusant
d'utiliser des artifices rhétoriques. Les souffrances et le
malheur sont souvent suggérés au travers de petites choses de
la vie quotidienne, ce qui instaure une proximité entre la victime
et le donateur. Le message est allusif, il faut parfois le relire
pour comprendre tout ce qu'il implique.
Cette
tonalité s'adresse à des donateurs faisant partie de la classe
moyenne supérieure. Elle attire donc plus de dons militants
et de dons plaisir.
Exemple
: le spot TV de la Fondation de France en novembre 2001 et les
campagnes d'Amnesty International.

4.
La mise en scène de la victime
La
victime est généralement au centre du discours des associations.
En effet, les bénéficiaires sont la raison d'être des associations
: les associations travaillent pour elles. Il est donc intéressant
de repérer de quelle façon les associations les représentent,
et comment elles mettent en contact bénéficiaires et donateurs.
Certaines associations mettent en avant les victimes afin d'illustrer
le mal qui les touche (expression d'un manque) ou bien l'action
bénéfique que réalise l'association (photo qui illustre à la
fois le problème et sa solution).
La victime représente l'expression d'un manque : manque de santé,
de nourriture, de lien social, de respect. L'image
d' une icône de la souffrance vaut symbole, permet de faire
des raccourcis, et résume tous les contextes.
La victime ne joue jamais un rôle actif, mais est utilisée comme
soutien. Elle
est la preuve de l'existence du problème ou représente la légitimité
des actions du secoureur (et par conséquent, celle de l'association
et ses donateurs). Une telle photographie contient à la fois
le problème et sa solution : le donateur comprend rapidement
que pour lutter contre la souffrance, des hommes se mobilisent,
certains agissent directement, d'autres peuvent les aider à
agir. Ce type de photographies est présent sur la plupart des
supports de communication des associations d'urgence afin de
" montrer " (au grand public et aux bailleurs) ce que l'association
fait (des dons qu'elle reçoit).
|
Cette
photo de Sebastiao Salgado est tirée d'une série de photos
prises en Angola cette année, présentées sur le site de
Médecins Sans Frontières. Elle représente un infirmière
soignant une femme souffrant de malnutrition sévère en Angola.
|
Le
mode de présentation de la victime est lié au positionnement
et à la tonalité adoptés par l'association, il s'agit d'un point
clé de la stratégie de l'association.
Les
associations peuvent utiliser quatre modes de présentation de
la victime :
a)
La présentation ostentatoire
La
victime est montrée dans toute sa souffrance. Les associations
qui utilisent ce type de représentation (Action Contre la Faim,
Raoul Follereau) le font car elles estiment qu'il est important
de montrer au public la réalité du mal dont souffrent certaines
catégories de populations. Cela permet aussi de montrer qui
sont les bénéficiaires, de façon à personnaliser la relation
d'aide et montrer explicitement pourquoi il faut donner et,
plus implicitement, pourquoi il est moralement difficile de
ne pas donner.
|
Cette
photo, prise au Guatemala, est présentée sur le site d'Action
Contre la faim pour illustrer une des quarante crises humanitaires
non médiatisées actuellement, dans lesquelles ACF intervient.
Cette photo illustre le dernier slogan d'ACF : " Ce n'est
pas parce qu'ils ne passent plus au 20 h qu'ils ne meurent
plus de faim. " A notre connaissance, ACF est une des associations
qui poussent le plus loin la représentation victimaire.
|
|
Cette
photo est utilisée sur le site de l'association Raoul Follereau
pour montrer quels peuvent être les ravages de la lèpre.
|
b)
Une présence sobre, voire anecdotique
Ce
type de présentation est utilisé par les Restos du Cœur, Amnesty
International, le Comité d'Aide Médicale, et d'autres. Dans
ce cas, l'association sert de médiateur-écran et s'efface au
profit d'une relation entre donateurs et bénéficiaires.
|
Cette
campagne du Comité d'Aide Médicale vise à faire connaître
les actions menées en France et à l'étranger par l'association.
Ici,
le sourire de cet enfant illustre le dialogue : - " Ca fait
quoi de donner à une association humanitaire " - " Rien
! Et pourtant ça change tout. " Mais
avant tout, son sourire intrigue, accroche le regard...
Il semble être à lui seul la réponse à la question posée.
Cette image parle à la raison, plus qu'à l'émotion du donateur.
|
c)
Une évocation retenue
En
fonction des sujets à aborder, certaines associations pourront
préférer une évocation retenue de la victime (Médecins Du Monde,
dernière campagne d'Amnesty international). La victime est alors
suggérée plutôt que montrée. Cette forme d'ellipse parle au
donateur en mettant en scène la violence du non-dit, du non-vu.
Il interpelle le donateur sur le mal causé par l'indifférence
ou l'ignorance volontaire et sur la responsabilité de chacun.
|
La
campagne 2002 d'Amnesty International dénonce ici, de
façon illustrative, le viol de femmes dans les prisons.
Pour cela, l'association a choisi de représenter plutôt
que de montrer (ce qui aurait pu être choquant ou amener
à un certain voyeurisme) ou de faire témoigner (ce qui
aurait peut-être donné une valeur moins universelle à
la cause défendue). Le
texte est, comme dans la plupart des campagnes de l'association,
évocateur et subtil : " Pour se distraire, certains gardiens
de prison collent les femmes aux murs. " Dans ce cas,
l'effort de réflexion nécessaire pour comprendre la cause
défendue valorise le lecteur dans sa compréhension du
problème.
|
d)
La non représentation
Il
arrive que les associations aient recours, dans un refus de
toute représentation, à un public-victime virtuel (Ligue Contre
le Cancer, dernières campagnes d'Handicap International et de
Médecins du Monde). La limite entre ce type de représentation
et celui décrit précédemment est très sensible. Il ne peut être
déterminé qu'en fonction des intentions affichées par les Responsables
de communication de chacune de ces associations. L'association
part ici du principe que " ses " victimes sont connues et qu'il
n'est donc pas besoin de les montrer (pour la nème fois) : les
évoquer suffit. Ce mode de présentation est lié à l'emploi d'une
tonalité sobre, réaliste (évoquée précédemment).
|
Ce
visuel fait partie de la campagne de communication de Médecins
du Monde lancée fin 1999. " Le traitement du Sida est trop
cher dans les pays pauvres. La Tri thérapie serait-elle
un luxe ? " Cette campagne, sans illustration et sans représentation
de la victime, est centrée sur le message que veut faire
passer l'association. Elle fait notamment référence à la
campagne de lobbying menées par certaines associations pour
permettre aux sidéens des pays pauvres de pouvoir avoir
accès aux traitements qui existent. L'objectif est de sensibiliser
le grand public à la vocation de Médecins du Monde qui est
de soigner, mais aussi d'aller "au-delà" du soin. |

5.
Rôle proposé au donateur potentiel
Définir
le positionnement du message d'une association revient à le
replacer dans l'environnement concurrentiel dans lequel il évolue
et à définir le rôle de chacun des partis impliqué dans la relation
(l'association, le bénéficiaire et le donateur). Après avoir
analysé les différents modes d'expression des associations et
les modes de présentation des bénéficiaires, nous allons étudier
le rôle proposé aux donateurs dans cette relation tripartite.
Dans ce cadre, nous nous attacherons plus particulièrement à
repérer quelles sont les configurations relationnelles qui permettent
de mobiliser les ressources du donateur potentiel.
a) L'inclusion : " Nous avec vous "
Le
donateur potentiel et l'organisation sont englobés dans un groupe
d'appartenance qui les rend partenaires, co-acteurs (Action
Contre la Faim, Ligue Contre le Cancer, Ensemble Contre le Sida,
ARC, Aide Médicale Internationale). Ensemble contre le Sida
porte, dans son nom, la relation entre le donateur et l'association.
Le slogan d'Aide Médicale Internationale est " Aidons-les à
se passer de nous. "
b) L'intermédiation : " Vous par nous
"
Le
donateur n'est pas reconnu compétent. Il est mis à distance
de la victime via un médiateur-écran qui possède l'expertise
(Restos du Cœur, MSF). Ce positionnement met en valeur la compétence
et le professionnalisme de l'association, qui dit en quelque
sorte : " Donnez-nous, nous savons comment faire pour intervenir
et faire évoluer cette situation. " La dernière campagne d'urgence
de Médecins Sans Frontière pour l'Angola titre : " Aidez-nous
à les sauver ". Dans cette campagne, l'association se positionne
comme un expert de l'urgence et fait comprendre au public que
pour agir contre la famine, la seule alternative possible, au
niveau individuel , est de donner.
c)
La délégation : " Nous pour vous "
Le
donateur est ici apparenté à un " client " qui fait appel à
un prestataire de service (l'organisation), pour gérer sa générosité
et faire fructifier son don. C'est le cas de la Fondation de
France et des fondations en général qui se chargent de distribuer
les fonds collectés à des projets après étude.
d)
La valorisation : " Vous pour eux "
L'organisme
secoureur s'efface au profit du donateur qui est l'acteur clé.
En obtenant une lecture directe de la valeur de son don, le
donateur perçoit le résultat concret de sa contribution (Médecins
sans Frontières, associations de parrainage). Il s'agit généralement
du message formulé dans les campagnes de communication des associations
de parrainage d'enfants. Ce n'est plus l'association qui s'adresse
au donateur, c'est la victime elle-même. Elles mettent souvent
en avant un enfant s'adressant directement au lecteur de façon
personnelle.

6.
Les six stratégies d'incitation au don
Comme
nous l'avons vu précédemment, les associations communiquent
vers le grand publics et les donateurs afin d'assurer le financement
des actions menées, de mobiliser, informer, modifier les comportements
et/ou promouvoir l'association. Dans cette dernière partie concernant
l'analyse des messages associatifs, nous allons nous intéresser
aux stratégies permettant d'amener le donateur potentiel à faire
un don.
Dans
le cadre de cette analyse, nous avons repéré six stratégies
permettant de favoriser le don :
Il
est à noter que ces stratégies sont souvent utilisées de façon
combinées. Les exemples proposés ont uniquement une valeur illustrative
et n'indiquent pas que l'association présentée n'utilise que
cette stratégie.
a)
La matérialisation du résultat
C'est
une mécanique de conversion qui permet d'attribuer au don une
équivalence concrète et non symbolique. Exemple : pour 15€ vous
offrez un toit à une famille, etc. Nous verrons, dans le chapitre
2, dans la première partie concernant les dérives de fonctionnement
des associations, que le souci de matérialiser le résultat du
don s'inscrit dans une logique de moyens et non de résultat.
C'est à dire qu'il y a une différence entre la réalité de l'utilisation
qui est faite des dons et son efficacité. On retrouve souvent
cette matérialisation sur des supports de communication où un
formulaire de don est joint (brochure d'information, couponing,
rapport d'activité, site Internet…). Pour les donateurs, cette
conversion est nécessaire car elle leur permet de donner un
sens à leur don.
|
L'association
Handicap international se veut rassurante sur le passage
à l'euro et donne au lecteur une " valeur-repère ". Avec
cette campagne, l'association a devancé le problème de transition
entre le franc et l'euro. Cette transition a été vécue de
façon plus passive par la plupart des autres associations.
L'association a ainsi fait d'une menace un " argument de
vente ". |
b)
L'interpellation sur les idées fausses
Fondé
sur une stratégie de déplacement, le discours tend à déstabiliser
le donateur et l'inciter à changer d'attitude (Handicap International,
Raoul Follereau, Comité d'Aide Médicale). Ces discours se développent,
en général, en deux temps : dans un premier temps, le lecteur
est mis à l'aise, en situation de confort moral, par l'expression
d'une idée reçue ou d'une annonce positive, puis, dans un second
temps, il est déstabilisé et culpabilisé par une phrase d'une
ironie cruelle (" Tu veux des photos ? " ou " Ils seront morts
de faim avant . ").
|
Quand
Solidarités affirme que " Des dizaines de milliers d'Afghans
ne mourront pas de froid cet hiver. ", Cela donne alors
un poids plus important à l'affirmation qui suit : " Ils
seront morts de faim avant ". Ce jeu réthorique, qui pourrait
faire sourire, fait alors prendre conscience au lecteur
qu'il s'agit d'un drame humanitaire et que les Afghans sont
dans une impasse : ils mourront soit de faim soit de froid.
Dans un tel contexte, la mort semble inévitable et le rapport
au temps qui passe marque fortement cette campagne, sans
avoir à préciser de façon explicite qu'il s'agit d'une urgence,
le lecteur le comprend, et comprend aussi l'échéance. |
c)
L'impossibilité de l'inaction
Il
s'agit de rendre moralement délicat le refus de donner, plaçant
le donateur dans une situation de non-choix, sommé de faire
cesser le mal (ACF, Restos du Cœur, Solidarités). Dans un monde
hyper médiatisé, où personne ne peut ignorer les drames qui
touchent les autres, ce discours s'attaque à l'indifférence
en culpabilisant l'inaction. " Vous ne pourrez pas dire que
vous ne saviez pas ".
|
Cette
campagne a été lancée en 1998 par Action Contre la Faim.
Le slogan : " On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas
". Explications : Depuis les années 90, le génocide des
Juifs a pris une place importante dans l'horizon politico-culturel
de l'Occident. Ne pas pouvoir dire qu'on ne savait pas réfère
explicitement à l'attitude dénoncée aujourd'hui des populations
européennes qui n'auraient pas voulu savoir ce qu'il se
passait dans les camps. (propos de M. Peccatier, ancien
Responsable de communication d'ACF, rapportés par Philippe
Mesnard, Maître de conférences en littérature moderne -
objectifs confirmés par Sébastien Le Clézio, responsable
de communication de Solidarités, qui a participé à cette
campagne réalisée par DDB&Co Hintzy Heymann). |
d)
L'interchangeabilité des rôles
Le
donateur est projeté dans un rôle de victime, alors qu'il peut
ne pas se sentir concerné par le fléau présenté. Le don s'apparente
alors à une sorte d'assurance personnelle contre le fléau (Ensemble
Contre le Sida, Association de Recherche contre le Cancer, Ligue
Contre le Cancer). C'est un appel au " don magique " : le discours
met en relief la proximité qu'il y a entre la victime et le
donateur potentiel.
|
A
l'occasion de la période estivale et des départs en vacances,
Reporters sans frontières alerte l'opinion publique sur
la situation des droits de l'homme à Cuba, en Turquie et
en Tunisie, en lançant sa première campagne dans les médias
avec l'agence Saatchi & Saatchi. Le visuel de la campagne
presse montre l'intérieur d'un avion où s'inscrivent les
pictogrammes à l'attention des passagers : port de la ceinture,
interdiction de fumer et... journal censuré ! Ce troisième
pictogramme représente en effet un journal barré d'un trait
rouge. Le visuel est accompagné de l'accroche suivante :
" Nous rappelons aux passagers à destination de Cuba, de
la Tunisie et de la Turquie que l'information est censurée
dans ces pays. " Le nouveau slogan explique ensuite la démarche
de l'association de défense de la liberté de la presse :
" N'attendez pas qu'on vous prive de l'information pour
la défendre ". Déjà, des journaux comme Le Monde, Métro,
Courrier International, Marianne, Le Nouvel Observateur,
etc. l'ont publié ou s'apprêtent à le faire. |
e)
L'adhésion au porte-parole
Une
logique " charismatique " invite le donateur au suivisme par
l'adhésion à une personnalité plus qu'à une cause. Elle mise
sur le caractère " exemplaire " du geste de la personnalité.
Le geste de donner peut ainsi être un moyen pour le donateur
de " faire comme ", de s'apparenter à quelqu'un. L'engagement
d'une personnalité, de part son exposition médiatique, donne
une garantie de transparence et de sérieux.
|
L'Abbé
Pierre est depuis des années la personne la plus aimée des
Français. Aussi, celui-ci n'hésite-t-il pas à mettre sa
popularité au service des causes qu'il défend. Pour sa Fondation,
nous retrouvons un logo conçu autour de sa personne. Pour
ce faire, l'Abbé au béret, à la cape et à la canne a été
" stylisé ". Mais ce n'est pas la première fois qu'il se
sert ainsi de sa notoriété : en hiver 54, il a été le premier
à utiliser les médias pour mobiliser la population française
autour d'une urgence. |
f)
L'adhésion à l'association en tant que " porte valeurs "
La
Croix-Rouge, dans sa dernière campagne propose d'afficher sa
solidarité, de porter les valeurs auxquelles l'association est
identifiée. Elle propose ainsi aux donateurs et bénévoles de
s'identifier à la communauté Croix-rouge, ce qui n'est possible
que lorsque l'association, à travers sa marque, est clairement
positionnée sur le marché.
|
La
campagne 2002 de collecte de la Croix-Rouge est basée sur
la notoriété et la crédibilité acquise par l'association.
En effet, celle-ci ne communique pas sur ses actions (son
produit), mais sur les valeurs qu'elle porte et propose
aux donateurs de porter. On retrouve ce type de message
dans les campagnes de communication de certaines marques,
faisant alors fructifier le capital sympathie accumulé.
|

7.
Fiche de synthèse
FLEAU
|
Maladie
|
Faim,
sanitaire et social
|
Mal
socio-politique
|
COMBAT
|
Par
la mobilisation collective ou individuelle
|
Contre
le temps qui passe et le fléau qui perdure
|
Pour
une victoire accessible
|
TONALITE
|
Directe
|
Sobre
/ réaliste
|
Suggestive
/ allusive
|
PRESENTATION
DE LA VICTIME
|
Ostentatoire
|
Sobre,
voire anecdotique
|
Evocation
retenue
|
Non
représentation
|
ROLE
PROPOSE AU DONATEUR
|
L'inclusion
|
L'intermédiation
|
La
délégation |
La
valorisation
|
STRATEGIE
D' INCITATION AU DON
|
Matérialisation
du résultat
|
Interpellation
sur des idées fausses
|
Impossibilité
de l'inaction
|
Interchangeabilité
des rôles |
Adhésion
au porte-parole |
Adhésion
à l'association
|
Cette
analyse des campagnes de communication nous a permis de mettre
en lumière les éléments suivants :
-
le combat à mener est une thématique récurrente - la tonalité
et le style de discours employés amèneront des types de dons
différents, au delà du thème de campagne.
-
La victime ne joue jamais un rôle actif et le mode de présentation
de la victime, qui va de paire avec la tonalité de discours,
illustre et annonce la relation que l'association souhaite établir
entre les donateurs, les bénéficiaires et l'association elle-même.
-
Le rôle proposé au donateur dans la relation d'aide découle
logiquement de chacun des points mentionnés ci-dessus - Certaines
stratégies d'incitation au don peuvent être rapprochées d'un
type de don particulier. Les associations en utilisent souvent
plusieurs, les combinant parfois.
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