1-
La création de la Croix Rouge (1863) et les Conventions de Genève.
La
création de la Croix-Rouge en 1863 est l'acte fondateur de "l'humanitaire
moderne" et marque le début d'une période qui s'étend de la
fin du 19ème siècle jusqu'à la 1ère guerre mondiale.
A
partir du milieu du XIX siècle, " A l'âge de l'information,
au moment où apparaissent "les nouvelles du jour" grâce au triptyque
rotatives-télégraphe-chemin de fer, le spectacle de la souffrance
change d'échelle, sort du terroir pour s'universaliser" . Or
les horreurs de la guerre deviennent insupportables à une Europe
qui se perçoit alors comme la patrie de la Raison et la "lumière
des civilisations".
"L'humanitaire
moderne", héritier de la charité chrétienne et de l'humanisme
du siècle des lumières, naît dans l'idée que les armées doivent
être retenues, que l'éclatement des violences de la guerre ne
doit pas se faire de façon démesurée. C'est ainsi que naissent
les premières conventions diplomatiques internationales qui
délimitent des " oasis d'humanité " à l'intérieur d'un espace
de violence. Ces conventions imposent aux belligérants l'obligation
de réserver des espaces protégés, neutres, pour soigner les
soldats. L'humanitaire qui voit le jour sur les champs de bataille
avec pour mission initiale de soigner les blessés de guerre,
prend forme en Europe, pour les européens.
"La
Convention de Genève permet à tous les Etats de démontrer leur
sollicitude et leur humanité en acceptant que dès lors qu'un
prisonnier est blessé il devient un être humain, il n'appartient
plus à cet Etat mais est restitué à l'Humanité. La distinction
entre combattant et non combattant est la racine même de l'action
humanitaire" .
2-
Structuration de l'humanitaire : naissance des associations
humanitaires et de l'ONU.
Dans
le sillage de la Croix Rouge se créent des associations humanitaires
d'inspiration religieuse, essentiellement dans le monde anglo-saxon
(Save The Children 1919). Ces associations visent avant tout
à venir en aide aux victimes européennes et américaines des
deux guerres mondiales et des crises économiques.
Mais
les plus grosses ONG voient le jour au cours de la seconde guerre
mondiale : International Rescue Committee (IRC), Catholic Relief
Service (CRS) Cooperative for American Remittancies Everywhere
(CARE) aux USA, et Oxford Committee for Famine Relief (OXFAM)
en Grande Bretagne qui s'oppose dès la création au gouvernement
britannique en venant en aide aux Grecs victimes de la famine
provoquée par blocus imposé par les Anglais en 1942.
Après
la deuxième guerre mondiale, les vainqueurs créent l'Organisation
des Nations Unies (1945) dans le but de maintenir la paix dans
le monde et de faire respecter le droit international humanitaire
(conventions de Genève). En 1947, l'UNICEF, agence de l'ONU
pour les enfants, voit le jour.
En
1951, la première véritable institution internationale humanitaire
est portée sur les fonds baptismaux sous le nom de HCR (Haut
Commissariat des Nations Unis pour les Réfugiés). Elle prendra
un essor considérable dans les années 1980 avec l'explosion
du nombre de réfugiés dans le monde. Le jeu des grandes puissances
(la guerre froide) empêchera ces institutions internationales
d'assurer pleinement leur mandat.
Il
faudra attendre les années 1990 pour voir leur rôle réévalué.
Par manque de fonds et de flexibilité, leurs missions sont le
plus souvent sous-traitées à des associations humanitaires,
plus particulièrement dans les camps de réfugiés.

3-La
fin du silence et de la neutralité: le conflit du Biafra (1969)
et la création de MSF
La
deuxième phase de l'humanitaire moderne commence au Biafra,
à la fin des années 60 dans le contexte de la décolonisation.
Les médecins français (French doctors) qui agissent pour la
Croix rouge ou les organisations internationales décident de
rompre la tradition solidement ancrée de la neutralité et du
silence.Ils
ont en mémoire le silence coupable de la Croix Rouge face à
Auschwitz et au nazisme. Ils dénoncent ce qu'ils croient être
un génocide. L'analyse historique a posteriori montre qu'il
s'agissait d'une guerre totale mais pas d'un génocide.
En
mettant l'individu "victimisé" au centre du débat, l'humanitaire
s'éloigne progressivement du militantisme politique. "Cette
prise de parole était salutaire en elle-même mais mal-fondée
en l'occurrence puisqu'en dénonçant un génocide, les médecins
devenaient, malgré eux, les relais d'une propagande, d'un marketing
politique de la Sécession biafraise" .
On
voit dans cette guerre du Biafra se constituer tous les ingrédients
qui subsistent dans les conflits internationaux où s'impliquent
les puissances étrangères et européennes en particulier:
-
le mélange du militaire et de l'humanitaire,
-
la rhétorique "victimaire" comme substitut à l'explication politique
du conflit,
-
des prises de parole considérées plus efficaces des humanitaires
qui, sur le terrain, semblaient détenir une Vérité humaine et
politique unique.
Suite
au Biafra, les "French doctors" fondent le mouvement des sans
frontières et créent Médecins Sans Frontières (MSF) en 1971.
Le projet du mouvement des sans frontières est de rendre l'aide
humanitaire indépendante des Etats en s'appuyant sur l'opinion
publique prise à témoin ; d'où l'importance accordée à la médiatisation
de ses interventions. L'Humanitaire s'installe alors durablement
dans le tiers-monde et s'inscrit dans une perspective Nord-Sud.

4-
Le succès de l'humanitaire : les guerres internes, le politique
et l'image (années 70-80)
Dans
la deuxième moitié des années 1970, la multiplication des conflits
périphériques et l'expansionnisme soviétique créent de nouveaux
foyers de violence (Angola, Cambodge, Afghanistan...). La plupart
sont des "guerres internes" dans lesquelles ne peuvent intervenir
les institutions humanitaires classiques comme la Croix Rouge.
Les associations humanitaires se développent donc "là où les
autres ne peuvent aller", dans les maquis, au côté des mouvements
de résistance "de droite" comme "de gauche". "L'aventure cède
parfois le pas à l'humanitaire" .
Malgré
sa volonté de neutralité, l'humanitaire, émanation de la société
libérale occidentale, apparaît comme une preuve tangible de
la supériorité morale des régimes libéraux sur les régimes communistes.
Il véhicule de manière subliminale une morale en acte, une morale
de l'engagement et du courage. Dès l'instant où le politique
ne semblait plus à même de prendre en charge l'espoir d'un monde
meilleur ce sont ces mouvements privés qui ont été investis
de cette attente morale.
"L'essor
des organisations de défense des droits de l'homme, de l'écologie
et de l'antiracisme s'est fait parallèlement à celui des organisations
humanitaires et dans une dynamique commune" . L'humanitaire
construit son succès sur le désenchantement politique et l'échec
du développement dans les pays du Sud.
Le
besoin d'un horizon de justice et la nécessité d'aider concrètement
le Tiers monde se rejoignent dans l'action humanitaire et trouvent
leur expression dans la force de l'image : quand dans un même
reportage, vous voyez une réunion de diplomates dans un grand
hôtel, le conflit et les solutions qui tentent d'y être apportées
vous semblent très abstraits. Quand, en revanche, dans le plan
suivant, vous voyez des enfants qui meurent de faim, des blessés
qui agonisent, une infirmière qui donne à manger à la cuillère
à un gamin décharné, un chirurgien qui opèrent… etc. vous avez
à la fois une source d'angoisse et en même temps la résolution,
le remède, puisqu'à cette souffrance vient s'adjoindre immédiatement
un allégement de la souffrance. Vous avez une mise en forme
qui surclasse le politique simplement par la force de l'image
.

5-
La scission de MSF (1979) et le "tout urgence" des années 1980
En
1979, des divergences apparaissent à l'occasion de l 'opération
"Un bateau pour le Vietnam", Bernard Kouchner défendant l'idée
qu'il faut affréter un navire, avec à son bord médecins et journalistes,
afin de pouvoir soigner et aussi témoigner des violations des
droits de l'homme sur le terrain. Cette opération est jugée
trop médiatique par les autres dirigeants: Kouchner et une quinzaine
de responsables quittent l'association pour fonder, en mars
1980, Médecins du Monde.
Dans
les années 1980, le succès de l'humanitaire "d'urgence", (action
ponctuelle sur les effets, dans le court terme), se fait aux
dépends de l'humanitaire de "développement" (action sur les
causes, dans la durée). Les "ONG d'urgence", plus voyantes,
plus spectaculaires drainent l'essentiel les dons et concurrence
les "ONG de développement" qui ont moins d'images à vendre,
et moins de résultats quantitatifs à faire valoir. Ces dernières
sont donc beaucoup plus dépendante des fonds publics, exception
faite du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement
qui peut s'appuyer sur un réseau de donateurs réguliers.
Famine
en Ethiopie 1984-1985 : l'humanitaire spectacle...
A
la fin de l'année 1984, sous le coup de l'émotion internationale
suscitée par les images de famine en Ethiopie, les humanitaires
interviennent en masse et participent à leur insu au déplacement
forcé des victimes qu'ils venaient aider. L'aide humanitaire
est détournée par le gouvernement éthiopien pour mener à bien
une politique d'homogénéisation démographique. Les réfugiés
sont kidnappés et emmenés de force dans les régions du Sud.
200
000 personnes meurent au cours de ces déplacements tandis que
le monde s'attendrit de sa propre générosité en chantant "We
are the world". L'euphorie médiatique réduisant la crise à des
images symboles et jouant sur le registre de l'émotion et de
la séduction annihile alors toutes les velléités de débat et
d'argumentation qui auraient brisé le consensus. Les associations
humanitaires sur lesquelles pleuvent alors les financements
se laissent porter par le mouvement sans esprit critique. Seule
Médecins Sans Frontières refusera de cautionner les agissements
du gouvernement et sera expulsé.

6-
L'ère de l'humanitaire d'Etat (années 90 à nos jours)
Dans
la période post-communiste des années 90, les grandes puissances
(essentiellement les USA) retrouvent les champs de bataille
et parlent de nouvel ordre mondial (plus juste). Les justifications
idéologiques de la guerre ne sont plus tenables. L'Organisation
des Nations Unies est promise à un avenir radieux. L'Humanitaire
devient alors un élément central de la rhétorique politique.
Il n'y a plus d'intervention militaire sans justifications "humanitaires".
Il en est ainsi des intervention militaire en Somalie, Rwanda,
Kosovo et Afghanistan (sans parler de celles de Bosnie, Timor...
etc).
La
Somalie (1993), l'armée au service de l'humanitaire spectacle
Un
coup de projecteur médiatique est à l'origine du soudain intérêt
du monde industriel pour la Somalie en 1993. L'intervention
américaine en Somalie (Restore Hope) a été guidée et rythmée
par des impératifs médiatiques. Le débarquement des "marines"
était avant tout une mise en scène destinée aux caméras. L'opération
était tellement conçue comme une opération médiatique que les
marines ont débarqués sur les plages de nuit, sous les projecteurs
de la meute des " télés " qui les attendaient. Chaque jour devait
apporter sa ration de signifiants télévisuels. Ce qui a conduit
les américains à des erreurs magistrales et un fiasco sanglant.
L'opération qui devait restaurer l'ordre et fournir une aide
alimentaire s'est achevée quelques mois plus tard, 10.000 morts
somaliens plus loin, sans que l'ordre n'ait été rétabli et sans
que la situation de dénuement des Somaliens n'ait été radicalement
changée. Les associations humanitaires avaient été complètement
mêlées à la force de protection armée.
Le
Rwanda (1994), l'intervention humanitaire cache misère d'une
politique pusillanime
En
1994, le génocide du Rwanda, perpétré sous les yeux de tous,
n'a suscité d'autre décision que celle de ne rien faire . En
trois mois, un demi million de personnes ont été exterminées
pour la seule raison qu'ils étaient nées. Ce n'est qu'au moment
où le choléra a frappé les réfugiés Hutus au Zaïre que le monde
s'est mobilisé. Le génocide s'est effacé derrière l'intervention
humanitaire, et le crime d'Etat est devenu "crise humanitaire".
Les associations humanitaires ont alors déversées leurs troupes
sur les camps de réfugiés.
Le Kosovo (1999), une guerre humanitaire, des secours opportunistes
En
1999, les forces de l'OTAN attaquent la Serbie et le Kosovo
pour interrompre la répression qui s'abattait sur les Kosovars
albanais. Les bombardements et les exactions des troupes serbes
créent des mouvements de population qui se terminent aux frontières
du Kosovo dans des camps de réfugiés établis par les forces
alliées. Les humanitaires se déploient alors en masse dans les
camps pour y fournir une assistance humanitaire. Ces camps de
réfugiés avaient été établis autant pour des motifs de contrôle
des réfugiés pour ne pas qu'ils se déversent en Europe, que
pour des motifs de stratégie militaire et les troupes alliés
étant basées près de ces camps. L'humanitaire est ici clairement
intrumentalisée. Elle est partie intégrante de la stratégie
militaire et de la communication politique. C'est une guerre
humanitaire diront certains. Parce que cette opération faisait
consensus au sein des pays industrialisés, les financements
d'actions humanitaires de secours et de reconstruction ont fleuri
et ont ainsi favorisé l'arrivée opportuniste de centaines d'ONG,
faisant dire à certains qu'il y avait, à un moment donné, plus
d'humanitaires à Pristina que de Kosovar.
L'Afghanistan
(2001), bombardement humanitaire
A
l'image de la guerre du Kosovo, l'intervention américaine en
Afghanistan joue également sur le registre humanitaire, mêlant
les bombardements destinés aux ennemis Talibans et les "bombardement
humanitaires" destinés aux populations prisonnières des Talibans.
Dans les sociétés occidentales pacifiées, l'idée de la guerre
est devenu tellement insupportable qu'il est de plus en plus
difficile de la justifier moralement. L'humanitaire est donc
devenu l'auxiliaire des "guerres chirurgicales" à "dégâts collatéraux
mineurs". Dans ce contexte, les associations humanitaires, traditionnellement
indépendantes des Etats et impartiales, sont souvent dans des
situations délicates. L'hyper-médiatisation de leurs actions
couplée à l'intervention militaire créé la confusion et brouille
la définition de l'humanitaire. Et Rony Brauman de dire: "Les
humanitaires doivent développer une certaine lucidité non pas
pour établir une hiérarchie morale entre eux et les politiques
mais pour affirmer un point de vue et une logique d'action qui
doivent dépasser le politique et qui ne doivent pas être asservis
à lui. Par exemple : ne pas choisir ses victimes en fonction
de considérations politiques et démontrer que l'on soigne les
gens qui en ont besoin et non pas ceux qui intéressent tel ou
tel Etat, tel ou tel camp. Au fond, si on devait décrire l'humanitaire,
la définition la plus ramassée serait la suivante : l'humanitaire
est le refus du sacrifice humain. L'humanitaire doit refuser
les logiques politiques et économiques qui, elles, acceptent
le sacrifice. "
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