Ce
qui change avec Internet, c'est la façon dont les associations
peuvent désormais alerter et mobiliser dans le même mouvement
la masse des donateurs potentiels : constituer dans le même
flux le problème et sa solution, livrée au bon vouloir des généreux
internautes sollicités… Tout est désormais entre leurs mains.
Sachant que les Américains sont de plus en plus nombreux à faire
de l'Internet leur principale source d'information, les phénomènes
observés dans la sphère de la philanthropie sur Internet sont
lourds de conséquence pour l'évolution future du secteur caritatif
et de la représentation même du don, de l'assistance, et de
" l'Autre ", celui qui, au-delà de la démarche virtuelle, bénéficiera
de la générosité des donateurs.
En France, les utilisateurs d'Internet ont un comportement identique
Afin de mettre en avant ces risques, nous nous appuierons essentiellement
sur des exemples relatifs à des sites américains. Ceux-ci utilisant
souvent des techniques encore peu répandues en France, l'étude
de certains modèles nous permettra de repérer certaines dérives
pouvant alors être évitées.

1.
L'illusion du " don gratuit " et sans efforts
a)
Le don gratuit
Une
des expériences les plus marquantes concernant l'application
de Internet au domaine humanitaire a sans conteste été la création
du site américain The Hunger Site, qui a connu un succès phénoménal
depuis son lancement le 1er juin 1999. Fondé à l'origine par
un particulier, le site repose sur une idée simple : chaque
internaute est invité à cliquer sur une page sur laquelle figurent
les bannières publicitaires de firmes commerciales. En échange
de ce clic, les firmes reversent une commission, qui est entièrement
affectée au World Food Program des Nations-Unies. Autrement
dit, pour la première fois, les internautes ont la possibilité
de " donner gratuitement ", avec pour seule contrainte leur
acceptation passive d'un message publicitaire pendant une fraction
de secondes… Certains types de sites peuvent laisser croire
que l'on peut donner sans que cela coûte quoi que ce soit…
b)
L'engagement sans efforts
Dans
la lignée du Hunger Site, de nombreux sites ont fleuri aux Etats-Unis,
collectant des fonds pour des causes aussi variées que la lutte
contre le sida, la préservation de la forêt tropicale, la recherche
contre le cancer, l'aide aux volontaires humanitaires, la protection
de l'enfance, le maintien de la paix… ou tout à la fois, avec
Free Donation, qui propose tout aussi bien de " soutenir les
arts ", " arrêter le SIDA ", ou " abriter les sans abri "… Et
comme c'est gratuit, Free Donation se paie même le luxe de n'avoir
pas encore d'association récipiendaire dans toutes les catégories
de don… la FAQ indique que les dons seront bloqués sur un compte
jusqu'à sélection d'une association œuvrant dans ce domaine
(Quand et selon quels critères ? mystère).
En
2000, on a vu apparaître un moteur de recherche, combinant les
résultats de Google et d'AltaVista : Searchtohelp.com… Ce moteur
de recherche gratuit offre aux internautes la possibilité de
" donner gratuitement " à diverses associations charitables,
à chaque fois qu'ils utilisent le moteur, cliquent sur un bandeau
publicitaire, envoient une carte postale électronique sur le
site, donnent des informations sur eux-mêmes, jouent à une loterie
affiliée etc.
En
France, quelques sites sont apparus, comme Mission humanitaire.com
(www.mission-humanitaire.com)
et Click humanitaire (www.clickhumanitaire.org)
: le premier propose des missions ou projets à financer d'un
clic, le second met en ligne une sorte de catalogue des sites
proposant ce type de " don gratuit ". Partout est véhiculée
l'illusion que donner est à la fois sans effort et sans coût…
De la même façon, on a pu laisser croire que le bénévolat virtuel
pouvait être si simple qu'il n'implique ni engagement ni don
de son temps personnel.
On
peut s'interroger sur le bien fondé de ces pétitions, souvent
trompeuses, vite " transférées " à de nouveaux destinataires
après une lecture oblique, donnant à des milliers de personnes
l'illusion d'avoir fait du bien en utilisant la touche " forward
" de leur messagerie… Il faut donc ici redire que le volontariat,
même en ligne, prend du temps et coûte des efforts, et plutôt
que d'engager les " donateurs " dans la spirale du " toujours
plus simple ", mieux vaudrait prendre le temps de les sensibiliser
sur les effets à long terme d'un réel effort de don, qu'il s'agisse
de temps ou d'argent.

2.
L'instrumentalisation des donateurs
Si
l'opération du Hunger Site est séduisante, et a prouvé de réels
résultats (4500 tonnes de nourriture offerte aux Nations-Unies
entre juin 1999 et janvier 2000, soit l'équivalent de 75 millions
de repas, ou 28 millions de Francs ), elle nous amène toutefois
à nous interroger sur le sens pour les internautes de la démarche
: non seulement l'acte de don, fondé jusque là sur une dépense
- prendre sur ce que l'on a pour le donner à l'autre - devient
gratuit, mais surtout l'internaute accepte d'être " instrumentalisé
" par les sponsors, de vendre en quelque sorte sa passivité
aux flux publicitaires. La magie des chiffres et du " gratuit
" attire chaque visiteur dans une spirale sans fond, où il sera
amené à livrer toujours plus d'informations sur lui, puisque
c'est " pour la bonne cause ".

3.
La magie des chiffres ou le leurre de la simplicité
Une
des constantes de ces sites est de déclencher un réflexe quasi-pavlovien
chez l'internaute, grâce à des chiffres-choc sensés valoir mieux
que de longues explications. Ainsi, FreeDonation.com, citant
des chiffres de l'UNICEF, martèle qu'il suffit de 2 cents pour
offrir un bol de riz ou une seringue hypodermique, 4 cents pour
une capsule d'antibiotique, 6 cents pour vacciner un enfant
contre la tuberculose ou lui éviter de devenir aveugle suite
à une carence en vitamine A, 10 cents pour un cahier scolaire,
etc.
|
The
Hunger Site affiche dès sa page d'accueil une carte du monde
sur laquelle clignotent alternativement les différents pays,
au rythme des décès statistiques par malnutrition : " toutes
les 3,6 secondes quelqu'un meurt de faim "… |
EndCancerNow.com
rappelle que 563.000 américains mourront du cancer cette année,
soit " plus d'un par minute " , et Saverainforest.net nous met
en garde : " 2 acres de forêt tropicale disparaissent chaque
seconde. La forêt tropicale produit 50% de l'oxygène que nous
respirons ". Mais, Dieu soit loué, il suffit de " cliquer sur
le bouton ci-dessus pour sauver la forêt tropicale "

4.
Loin de la complexité des vrais enjeux…
Saverainforest.net
est un très bon exemple de la simplification réductrice à laquelle
conduit l'ensemble des sites de ce type. La FAQ du site est
particulièrement édifiante , avec des questions aussi burlesques
que " combien de fois puis-je sauver la forêt tropicale par
jour ? "… la réponse est d'ailleurs affligeante, puisqu'on ne
peut être un super héros qu'une fois par jour… Le principe initial
est simple (chaque sponsor paye 0,5 cents par clic, ce qui permet
de " sauver " 5 sq. de forêt), mais lorsqu'on entre dans le
détail des questions-réponses, on pressent la complexité des
enjeux : avec l'argent des sponsors, les terres vont être achetées
à des Etats ou à des propriétaires privés, puis cédées à des
organisations écologistes " amies " ou conservées dans le giron
d'indigènes qui s'engagent à y maintenir la forêt dans son état
" naturel "… les anciens occupants seront maintenus sur place
s'ils s'engagent à utiliser la forêt de manière " responsable
".
Autant
de questions graves et complexes, qui concernent l'avenir des
gens sur place, et auxquels l'internaute, sommé de cliquer,
a peu de temps pour réfléchir… Pour valoriser les généreux donateurs,
le nombre d'hectares de forêt sauvés chaque jour est affiché
sur le site le jour suivant, et, bien entendu on pourra visiter
: " tout est prévu, stipule Rainforest.net, pour rendre la forêt
accessible aux chercheurs et promeneurs "…
En
somme un parc d'attraction se dessine au bout du clic, une multipropriété
des internautes (à l'ouest), qui s'offrent gratuitement des
arpents verts là-bas (principalement au sud), en faisant peu
de cas des problèmes réels locaux… Dernier détail qui a son
importance, Saverainforest.net est la filiale d'une compagnie
privée qui a développé un personnage de dessin animé, " Kukura
, gardien de la forêt "… On touche ici aux limites intimes du
système : " l'autre ", celui qu'on aide, devient un stéréotype
sympathique mais totalement fictionnel, un héros de jeu qui
infantilise l'internaute.
|
Sur
le site GreenKeepers, Kukura, gardien de la forêt, propose
de lire ses aventures et d'acheter de nombreux produits
dérivés… |

5.
La charité proche du jeu
La
télévision nous avait certes habitués peu à peu à une " fausse
présence " de l'autre, à l'illusion de participer à sa détresse.
Ce qui est nouveau avec Internet est que ce simulacre est renforcé
par l'illusion que l'on puisse agir sur la détresse, d'un simple
clic, comme sur un jeu vidéo. Un autre exemple est particulièrement
révélateur de ce leurre d'un genre nouveau : le site de l'association
américaine Smile, spécialisée dans l'aide à la reconstruction
chirurgicale du visage des enfants défavorisés, meurtris par
les guerres ou " défigurés " de naissance. On peut observer
sur la page d'accueil de leur site une petite fille dont la
bouche est atrocement mutilée.
Lorsque l'internaute visite les pages " donation " du site,
et retourne ensuite sur la page d'accueil, la petite fille a
été électroniquement opérée par la grâce de l'Internet, et arbore
un éblouissant sourire de gratitude… Magie des liens hypertexte
: l'internaute est transporté de lien en lien, de texte en idée,
de site public en site privé, de problème en solution… Quelle
nouvelle perception de l'espace, de la logique, de l'action,
de la compréhension cela détermine ?

6.
Tamagotchi humanitaire…
Sponsoriser
un enfant, et obtenir jour après jour par le net des informations
sur sa scolarité, son devenir… jusqu'à se sentir titulaire de
" droits " sur sa vie, son avenir… " Ce n'est qu'un début ",
déplore Steven Hearn, directeur-adjoint de Caractères, une agence
de communication spécialisée dans le secteur associatif. " On
peut imaginer que des associations spécialisées dans le parrainage
d'enfants du tiers-monde installent des webcams pour permettre
aux parrains occidentaux de suivre leur filleul au quotidien.
Et le voient sourire quand ils cliquent pour lui donner 100F
" …
Save
The Children , propose de parrainer en ligne des enfants, pour
" seulement 24$ par mois, soit à peine 79 cents par jour ".
On choisit son enfant sur catalogue… (garçon ou fille, pays,
âge…) au bout d'une procédure assez longue au cours de laquelle
l'internaute doit fournir toutes ses coordonnées, et bien sûr
son numéro de carte bancaire ! Certes, ces catalogues d'enfants
existaient déjà sous une forme imprimée, mais la réactivité
et la sensation d'immédiateté qu'offre l'Internet décuplent
le phénomène de "marchandisation" des êtres vivants. Elles donnent
le sentiment d'une "vraie" communication établie sur la seule
base de la volonté des généreux "parrains". Or, comme le souligne
Dominique Wolton , il faut " reconnaître que toute communication
est un rapport de force. L'horizon indépassable de toute communication
étant le rapport à l'autre, elle n'est jamais assurée de réussir
"…

7.
Vers une charité " tribale "
A
force de personnalisation, on peut, par ailleurs, enserrer l'internaute
dans un monde virtuel qui lui ressemble étrangement, puisque
conçu sur la base de ses propres préférences, exprimées au fil
de questionnaires, ou simplement déduites de sa navigation sur
le web, soigneusement notée et étudiée… Lorsqu'on sait que l'Internet
est devenu la principale si ce n'est la seule source d'information
pour des millions d'occidentaux, et que par ailleurs ces informations
sont de plus en plus finement calibrées en fonction de leur
cible, on ne peut que redouter que l'information humanitaire
se fasse désormais sur un mode communautaire, quasi " tribal
" .
Le
fantastique essor des sites de communauté ouvre la voie : déjà,
le site DoughNet conçu pour les adolescents américains, leur
propose non seulement de dépenser en ligne l'argent de poche
offert par leurs parents (dans la limite d'un plafond fixé par
ceux-ci…), mais également d'en donner une part à des associations
philanthropiques ou d'œuvrer bénévolement pour le bien public
au travers d'association qui acceptent de jeunes recrues… Cette
initiation précoce, intimement lié au consumérisme et à la récupération
marchande de " communautés " virtuelles s'affirme dans la présentation
qu'en fait le site : " Même si vous ne pouvez voter, faire des
lois ou avoir votre nom sur une chaussure de basket, vous pouvez
tout de même façonner le monde "…
Lorsque
tout devient échangeable, bonne conscience contre bol de riz,
on peut se poser la question de la valeur d'usage de ce qui
est réellement échangé, et du sens que cela a pour les deux
parties concernées. Et quelle prétendue " communauté " cela
créée : unité de volontés réfléchies, ou agrégat d'individualités
mêmement compatissantes… ? Les donateurs passent ainsi du statut
de citoyens à celui de consommateurs de leur propre générosité.

-
Avec
Internet, on voit apparaître de nouveaux risques de dérives.
En réalité, ces dérives sont, pour la plupart, les mêmes que
celles identifiés pour les médias classiques (en chapitre 2)
à des niveaux plus importants.
Si
nous reprenons chacune de ces dérives, nous remarquons que :
-
L'illusion du don gratuit et sans effort fait écho aux produits-partage
développés en partenariat par les associations et les entreprises.
-
L'instrumentalisation des donateurs, consistant à collecter
un maximum d'informations sur ceux-ci en leur proposant de l'information
en échange, ramène aux questions de respect de la vie privée
régulièrement abordées lors d'opérations de marketing direct.
-
Le leurre de la simplicité (par l'utilisation de chiffres-choc
en regard du faible coût pour y remédier) et le symbolisme qui
en découle est accru par l'interactivité (proximité physique
et temporelle du problème et de sa solution).
-
L'écart entre la complexité des vrais enjeux et la simplicité,
voire le burlesque, des solutions proposées fait écho, sur Internet,
à la simplification, voire à l'occultation, de l'information
sur les contextes d'intervention de l'association. Celle-ci
peut en effet juger qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer les
causes réelles d'un mal pour récolter des fonds et se contente
donc bien souvent de décrire les souffrances des populations
secourues.
-
La charité proche du jeu et le tamagotchi humanitaire, rappellent
les dérives relatives à l'image et à la notion de proximité
et d'immédiateté véhiculée par l'utilisation de celle-ci. Avec
Internet, une personne peut, par exemple, choisir d'aider l'enfant
qu'il a vu dans le répertoire des personnes à aider. Ces dérives
ne sont donc pas nouvelles et une charte de déontologie réalisée
pour les opérations de communication et de marketing pourra
facilement être adaptée aux opérations menées sur Internet.
Principale
source : "
Trop éthique pour être @u net ", Jean-Philippe Henry,
École des Hautes études en sciences de l’information et de la
communication, 2000. http://www.oui.net/fac/recherche/index.htm
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